Au bout de ma fuite, mon soleil d' Alger .
Deuxième partie.
6
Depuis la veille, j' avais appris en tendant l' oreille dans les villages, que nous traversions les
monts d' Arrée de cette Bretagne.
Le paysage, marqué par de petits reliefs rocailleux, tranchait avec les jolies côtes que nous avions
parcouru jusqu'ici.
Je remarquai que la marche de mon père, devenait plus pénible dans ces campagnes montagneuses. Mais,
si je m' inquiétais pour lui , qui semblait souffrir de sa condition, sa lenteur me permettait de suivre le convoi plus aisément.
En effet, ce pays accidenté n' offrait guère d' horizon.
Tandis que je gravissais l' un et l' autre de ces monts, je perdais l' assurance de retrouver mon
père, parvenu moi-même en haut d' une crête, quand il était lui , dans le creux d' un vallon. Dès qu' ils descendaient un versant, je courrai en toute hâte, pour en escalader l'
opposé.
Alors, dans ces courses périlleuses, un faux pas sur une roche, me fit chuter et dévaler en arrière.
Une seconde malheureuse avait suffi .
Je restais là, étalé dans ces cailloux rendus glissant par une pluie matinale, avec une douleur aigue
à hauteur de ma cheville gauche.
J' oubliai tout dans l' instant, pour ne ressentir que cette douleur qui me paralysait au bas de
ce mont perfide .
Et là, renonçant à me relever, je compris dans une soudaine détresse, que
j' avais perdu toute chance de suivre mon père.
La rage me pris alors.
Je lançai furieusement contre cette montagne, les cailloux qu'y s' en étaient détachés. Je mesurai
aussi, le tragique de ma situation.
J' étais perdu...
Et mon père s' éloignait à jamais.
Je visai encore de ces pierres, les mouettes qui riaient à mes dépends, audessus de
moi.
Maudite Bretagne !
Assis sur un cailloutis de roches, mes vêtements mouillés par les pluies du matin , je
frissonnais.
Et la pluie reprenait, me glaçant jusqu' aux os.
Tour à tour, chaque nuage semblait se fracasser sur ces sommets de gré rose. Dans le chemin de cette
eau qui descendait en cascade, mon corps se refroidissait pitoyablement.
Cette pluie n' allait-elle donc pas cesser ?
N' y avait-il donc pas autre chose que ces précipitations incessantes dans ce pays
?
Abandonné à mon sort, je restais immobile, sans même chercher à essuyer cette eau salée qui m'
aveuglait.
Je repensais à mon père.
Si au moins il me savait derrière lui !
Mais, lui aussi, semblait depuis des jours, avancer dans une sourde résignation.
Pensait-il encore à moi ?
Pensait-il seulement ?
Le destin nous réunissait à présent dans la souffrance, mais celle-là, allait aujourd'hui nous
séparer.
7
J' avais fini par dormir.
Et puis me réveiller dans la nuit. Sursautant aux passages de bêtes nocturnes que je ne discernais
pas.
Me rendormis à nouveau.
Le temps ne comptait plus. Mon père était probablement déjà loin. Le sommeil m' assoma
.
Le visage de ma mère vint se pencher sur mon sommeil.
Je revis la maison. Un rai de lumière entrait par la porte ouverte et ma mère me serrait dans ses
bras...Mon père s' écriait soudain à la porte...Mon frère était de retour !
Nous étions ensemble autour de la table, discutant plein de joie. Et le vin bouché coulait dans les
verres...
De mon sommeil profond, j' entendis alors le hénissement du cheval de mon père. Il piaffait à l'
arrêt, claquait des sabots sur le sol...
Et pourtant , je ne reconnu pas le son de la corne sur la paille.
Ces sabots là, étaient plus sonores...comme sur le pavé..où ?
Je me réveillai d' un coups , à me faire exploser le coeur de saisissement.
Un cheval fouillait mes vêtements fumants, de ces naseaux inquisiteurs.
Je tâchais de reculer, appuyé sur ma jambe droite tendue.
U n franc soleil aveuglait mon réveil. E t quand le cheval releva la tête, cachant ainsi le soleil
derrière lui, je découvris l' homme sur sa monture. Droit devant moi, s' amusant de ma surprise.
-" tout doux petit ! je ne te veux pas de mal ! "
Mais ses paroles ne me rassuraient pas.
J' étais là, traqué , sans défense , piégé dans mon sommeil.
Et quand je laissai échapper un rictus, une grimace au réveil de ma douleur, l' homme sauta de cheval.
Ma douleur ne lui avait pas échappé.
-" montre-moi " ordonna-t-il.
Il jugea de ma cheville gonfflée. Enroula serrée, une bande d' étoffe rapeuse autour d' elle. M'
assura que ce n' était rien.
Rien qu' une cheville tordue.
-" ne marches pas dessus aujourd'hui, demain ça ira mieux "
-" mais d' où viens-tu ? " reprenait-il en me fixant dans les yeux.
Je ne répondai pas, mais je lui souriai.
- " bon, écoutes, je suis pilhaouer et je n' ai pas toute la journée devant moi.
Je t' emmène jusqu' au bourg et je t' y laisse"
Sitôt dit , qu' il m'attrapa et me plaça derrière lui. Le cheval galopa à travers les monts d'
Arrée.
Rebondissant , au petit galop, la course de l' animal me ramena à la réalité.
J' étais de nouveau en chemin.
Le cheval avançait sans hésiter dans ces sentes abruptes et escarpés; mais bientôt, la campagne s'
aplanissait en vertes prairies. Le quadrupède bondissait, rapide comme l' éclair, malgré sa nouvelle charge.
Deux heures de course et le colporteur me déposa, négligent mon avis, à un arrêt de
diligence.
D' un petit signe sur son chapeau, me salua, claqua des talons et s' avança vers la diligence que l'
on apprêté .
Là, le pilhaouer s' adressa au cocher, sans que je ne parvienne à entendre leur conversation. Ils se
retournèrent tous deux vers moi, en me considérant à distance.
Pendant notre précédente traversée à cheval, je m' étais laissé aller à la confidence. J' avais
raconté l' essentiel de mon histoire, à ce cavalier providentiel.
Allais-je maintenant le regretter ?
Leurs figures de comploteurs ne me rassuraient point.
Plus encore, quand je vis mon sauveur, tendre quelques pièces de monnaie à l' homme devant
lui.
Etaient-ils décidés à me dénoncer ?
8
Le chiffonnier se retourna une dernière fois vers moi. M' adressa un dernier salut de la main, puis
son cheval l' emmena hors de ces bâtisses pour reprendre sa route.
Je regardai alors autour de moi . Juste quelques maisons qui semblaient désertes. Une petite place
animée par des charrettes que l' on chargé, des diligences attendant leurs prochains départs.
Un petit bouquet de maisons, subsistant là , pour le seul passage de ces convois.
Les rafales du vent de l' hiver, s' engouffraient joyeusement dans ce lieux livide. Rappelant à
chacun, que l' immensité glacée des plaines désertes, n' était qu' à quelques pas.
Debout, au milieu de cet endroit sans chaleur, j' attendais, je ne sais quoi ?
- que l' on vienne m' attacher comme un bandit de grand chemin.
-que l' on me botte les fesses pour m' envoyer promener ailleurs.
- ou que l' on me laisse ici, à attendre le passage d' une âme charitable , décidée à s' occuper de
mes malheurs...
Sur ma jambe encore saine, j' avais suivi le chargement de la diligence.
Le travail se terminait.
Des gens habiles, s' occupaient à sangler les malles sur le toit. Vérifiaient l' attelage des chevaux
et le bon état des grandes roues.
Ces gens de service, disparurent à l' intérieur de l' office, pour ne plus
reparaitre.
De toute évidence, la diligence allait prendre son chemin.
A ma grande surprise, le cocher me héla et me proposa, par signes, de m'
approcher.
Constatant mon hésitation, il me fit comprendre par d' autres signes, qu' il souhaitait me voir monter
dans la diligence.
Je ne savais que penser...
Ou allait-elle cette diligence ?
- " dépêches toi, Morbleu !"
L' homme s' impatientait, je devais me décider.
Je m' avançai alors vers lui, considérant ma cheville, les lieux et mon état de grande fatigue.
Persuadé dans l' instant, que ma situation ne pouvait-être plus mauvaise, qu' elle ne l' était déjà.
Décidé à laisser mon destin, prendre son chemin choisi.
J' allais, pour la première fois de ma jeune vie, monter dans une diligence.
J' arrivai à hauteur du cocher, près de la diligence.
L' homme ne me quittait pas des yeux . Seul , son regard bleu n' avait pas disparu sous la poussière
qui le recouvrait.
A chacun de ses mouvements, il déplaçait cet amas fumant gris souris, sans qu' il n' en soit jamais
débarrassé.
D' un geste , il me désigna la portière ouverte.
Je le regardai encore, hésitant.
Il renouvella son invitation.
Je posai le pied sur le marche-pied.
J' eus soudain le souffle coupé, brusquement stoppé dans mon mouvement.
On venait de me planter, à hauteur du sternum, une canne de bois rebelle.
- " hors de question " ordonna un bourgeois qui passait la tête de la portière.
En me toisant avec dédain, il ne cessait de me repousser avec sa canne.
J' aperçu , à ses côtés , une dame horrifiée par ma vision, son mouchoir sous le nez, au bord de l'
évanouissement.
Le cocher intervint:
-" Monsieur, je vous en prie ! Il a payé sa place !"
Par ces mots, je compris alors, que le filhaouer avait charitablement pourvu à mon
voyage.
Je vis le bourgeois en redingotte, passer par toutes les nuances de l' incarnat.
Il me libéra le passage à contre-coeur, ravalant sa colère .
Tandis que je montais à bord de la diligence, il continuait de me maintenir à bonne distance de lui,
en jouant de sa canne. Comme si de mon corps, comme une résurgence, surgirait soudain le spectre de la peste . Ainsi repoussé , je marchais sur les pieds d' un pêcheur et de ses deux filles, sur
la banquette face à lui.
L' ainée des filles, me repoussa violemment. Je m' éffondrai dans les paniers jonchant le
plancher.
Le cocher, excédé par tout ce désordre, m' ordonna de garder cette place, assis aux pieds de tous ces
braves gens.
Dans la boue et l' humidité du fond de la diligence, je fis en sorte de me faire tout petit. De
disparaitre aux yeux de tous ces voyageurs méprisants.
Mais, quand mon ventre d' affamé, lâchait ses gargouillements sonores, la plus jeune des filles du
pêcheur, s' amusait aimablement de mes dérangements.
Elle m' envoya quelques petits sourires complices, qui me remplirent de joie.
Un petit bonheur, que j' avais cru ne plus jamais connaitre, depuis mon voyage sans
fin.
9
Depuis quelques minutes, la diligence avait quitté le relais.
Je découvrais, en prenant soin de ne pas attirer l' attention sur moi, le petit monde qui m'
entourait.
Un entourage de pieds, de bottes et de bottines, découpées dans le plus beau des cuirs
.
Face à ces nobles pieds, je m' arrêtais aussi sur des chaussures plus modestes, qui connaissaient l'
usure du temps.
Mais c' était du rang bourgeois, que me parvenaient régulièrement, d' insidieux coups de
semelles.
Et si, pour mon malheur, j' osais lever les yeux sur ses propriétaires, la foudre de regards plein de
haine, me terrassait sans même un seul mot.
L' ainée des filles du pêcheur , ajoutait à mon ridicule, en me lançant sur la tête, de petites
miettes de pain qu' elle grignotait.
Et quand je les ramassais pour les engloutir, c' était là l' occasion, de rires et de moqueries à mes
dépends.
Le pêcheur , rompait parfois ce silence austère, pour réfréner les excés de sa fille à mon
égard.
Pour de longues minutes alors, nous n' entendions plus que les sabots des chevaux au trot, le
claquement du fouet du cocher, et le roulement des roues de la diligence, qui écrasait les chemins.
Je finis par m' habituer aux rebonds de la diligence, chaloupée sur les ressauts des pistes, aux
glissades des paniers qui m' écrasaient, aux coups de pieds maladroits.
Mon regards s' enfuyait par instants, au travers de la portière.
Sans voir les chemins de campagnes qui défilaient, intéressant beaucoup la petite fille du pêcheur, je
suivais le déroulement du ciel bleu.
La pluie avait cessé enfin . Les mouettes planaient voluptueusemet au-desus de
nous.
Je ne savais où nous allions ?
Le silence dans la diligence ne me renseignerait pas.
Mais j' étais bien , et cela depuis longtemps. Appréciant le repos et abandonné au hasard de ma
destinée.
A nouveau, nous traversions ces montagnes qui avaient meurtri ma cheville.
Le cocher donnait de la voix. La diligence ralentissait tantôt, passait avec peine en grinçant de tout
son long, dans ces chemins escarpés.
Reprenait son allure, par de bons coups de reins de l' attelage.
La Dame à l' ombrelle laissait parfois échapper quelques craintes, par de petits cris d'
émotions.
L' homme à ses côtés, la rassurait, sans jamais se départir de cet air détaché et fier
:
-" Louise ! Il suffit ! "
Le pêcheur, qui dégageait un fumet aussi puissant que le mien, semblait somnoler.
Parfois, dans le branle de la diligence, il ouvrait les yeux, regardait tristement sa pipe froide dans
sa main.
Le regard du pêcheur sur sa pipe, n' avait pas échappé au bourgeois.
La monotonie du voyage , sembla inspirer à ce fier personnage, une envie de fumer à lui
aussi.
Il fouilla l' intérieur de son habit, pour en sortir une bourse de cuir.
En l' ouvrant , il fit découvrir à tous, conscient qu'il était observé, une petite pipe en ivoire
blanc. Mais l' objet que tous remarquèrent , médusés , était cette petite boîte d' allumettes " Lucifers ".
Le bourgeois tenait entre ses doigts, à la vue de tous , cette récente invention qui distribuait le
feu , partout où vous étiez .
Beaucoup avaient entendu parlé de l' invention du chimiste anglais: John Walker. Mais dans cette
diligence , nous allions découvrir la magie des " allumettes " .
Sitôt sa pipe d' ivoire bourrée de tabac, que le bourgeois la porta entre ses
lèvres.
Vint l' instant qu' il comptait savourer , seconde par seconde, se sachant suivi dans ses moindres
mouvements.
Ouvrant très lentement la petite boîte de carton, il en sortit un bâtonnet de bois, à l' extrémité
bulbeuse.
Ironisant, et comme un magicien de foire, il porta l' allumette sous chacun de nos regards
:
- " oh ! "...murmuraient les filles du pêcheur.
Tranquillement, pour que rien n' échappe à notre attention, il ramena le bâtonnet à hauteur de la
boîte.
Et quand tous furent prêts pour ce moment de magie, le bourgeois, d' un geste sec, frotta l' allumette
contre sa boîte...
- " ah !..." l' assistance était conquise .
Le feu avait jailli entre les doigts du bourgeois. Comme un éclair, qui dansait à l' extrémité du
bâtonnet de bois.
Du rouge, du jaune, de l' orangé, puis du bleu...
L' étincelle dévoilait ses couleurs.
Mais très vite, s' en suivie une fumée qui nous piquait les yeux; une odeur âpre qui nous grattait la
gorge. Les jeunes filles se mirent à tousser.
Pendant un instant, toute la diligence s' en trouva aveugle et accomodée.
Il y avait manifestement, quelques inconvénients à cette magie.
Mais brusquement , dans des hurlements de terreur, la Dame bourgeoise jetta ses bras au ciel; puis
frappait de ses mains , sa robe qui s' embrasait .
Son compagnon, dans sa surprise, laissa choir de ses lèvres , sa pipe qu' il venait d' allumer. Et , à
son tour , se levait d' un coup , avec de grands gestes désordonnés , pour calmer ses brûlures . Avec son tablier de pêcheur, son voisin porta secours à la Dame , qui continuait de s' époumoner.
De tout son poids, il tenta de couvrir " l' incendiée"
Je me déplaçai bien vite, pour ne pas périr écrasé sous le poids du gros monsieur. Les filles du
pêcheurs se jetèrent vers moi , pour éviter les flammes qui persistaient encore dans la robe fumantes.
Tant et si bien, que dans l' instant qui suivi , la diligence s' en trouva déséquilibrée , et que nous
ressentîmes son reversement inévitable.
Dans son inclinaison , je me sentis propulsé vers l' extérieur. La portière qui s' était ouverte, m'
avait envoyé rouler dans le sable de la piste...
Quand je levai les yeux après ma chute, je trouvais à quelques mètres de moi, la diligence couchée sur
son flanc. Les chevaux arrêtés et hagards. Les roues poursuivant encore , leurs rotations dans le vide.
Rassemblant mes idées, j' entendai distinctement les cris de la Dame.
- " mais tais-toi donc Louise !" suppliait son mari à bout de patience.
Je me levai sans tarder. Oubliant ma cheville douloureuse. J' avançai au plus vite vers la diligence.
Passai le nez par la portière. Mais le bourgeois me repoussa d' un coup, occupé à s' extraire déjà.
Il semblait intacte et s' aidait de sa canne.
Aussitôt dehors, il attrapa les mains de son épouse. En un instant , il la souleva et la reposa sur le
chemin.
C' est alors que je pu m' inquiéter des autres passagers.
Nulle trace du cocher ?
J' avançai à nouveau ma tête dans l' habitacle. J' en sorti instantanément la plus jeune des filles ,
qui restait là , paralysée par la peur, mais sans blessure.
Je retournai encore dans la diligence. Je découvris , dans cette semi-obscurité, le pêcheur et sa fille, bloqués et écrasés sous le poids des malles.
J' eus toutes les peines du monde à dégager ces gens.
Le pêcheur semblait souffrir d' un bras.
Sa fille laissait échapper quelques larmes silencieuses, mais ne souffrait de rien.
Après des efforts acharnés, le père et sa fille étaient à l' air libre.
Le cocher nous rejoingnait bientôt. Il avait chuté dans des haliers tout proche.
En homme de métier, il s' inquiétait déjà de l' état de sa diligence.
Le pêcheur , assis au bord du chemin , me remercia longuement.
Quand la diligence fût à nouveau sur ses roues , grâce aux efforts de tous , le père et ses filles , m' invitèrent à séjourner chez eux .
Dans leur maison sur un port , qu' il nommaient : Morlaix .
Fin de la deuxième partie .